Eléments de psychologie spirituelle
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Introduction
 

I. SPIRITUALITÉ DE LA PSYCHOLOGIE

1. PEUT-ON GUÉRIR UNE NORMOSE? 
 

La schizophrénie de la vie quotidienne 
L'hypornanie du consommateur, défense contre la dépression existentielle 
Paranoïa animale et paranoïa humaine
Hystérie et besoin d'attention 

Rigidité obsessionnelle et sentiment du moi 
Pour en finir avec la normalité 
 

2. DÉPRESSION ET SPIRITUALITÉ 

Les descriptions psychologiques de la dépression et leurs limites
La dépression, éveil spirituel masqué?
Dépressions et libérations au cours de l'évolution spirituelle
 

3. LE SAGE ENFANT 

La régression, symptôme ou thérapie? 
Fusion psychotique et mystique de l'unité
" Le sage est un enfant, mais sans les germes de l'ego ". 
Retour à soi, retour au Soi et point de non-retour 
 

4. LA CROISSANCE ET L'ESSENCE 

Le Yoga de la Connaissance (Jnana-Yoga), système qui peut se dissoudre de lui-même
paires de contraires et leur résolution dans l'unité
L'ultime objectivité, au-delà du vertige des mots 
Aspects thérapeutiques de la transe et de l'hyperventilation dans la tradition indienne
Le sahaja samâdhi, état de réalisation dans la vie ordinaire.
Le Yoga, la psychothérapie et la consommation des conflits intimes 
La pratique de la méditation : à la découverte de sa propre psychologie spirituelle
Début de schizophrénie et tendance mystique 
Le génie du symptôme 
Folie douce, folie amère et sainte folie dans la tradition
Pour une thérapie initiatique 


II. PSYCHOLOGIE DE LA SPIRITUALITÉ

1. COMMENT JÉSUS EST-IL CONSIDÉRÉ PAR LES HINDOUS? 

Jésus libéré vivant 
Jésus considéré comme Avatar 

2. DOGMATIQUE, POLITIQUE ET EXPÉRIENCE INTÉRIEURE DANS LES PREMIERS SIÈCLES DE L'ÉGLISE 

Les deux points de vue sur l'évolution du dogme
Pour une compréhension de la Trinité en langage hindou 
 

3. LA CONCEPTION DE L'AUTORITÉ 

" Dieu, évêque invisible et l'évêque, Dieu visible "
Dogmatique et célibat: quelques remarques de psychologie
Y a-t-il un ésotérisme chrétien? 
Quel est le type d'obéissance qui fait progresser spirituellement?
Centralisation de l'autorité et volonté d'expansion 
Décentralisation actuelle et demande d'inculturation 

4. LE DÉSIR DE MARTYRE, PATH0LOGIE OU SAINTETÉ? 

5. LE MAÎTRE SPIRITUEL ET LA MÉDITATION 

Dernières réflexions

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Extraits choisis

p12-p16

Le troisième point de vue

Les ouvrages qui paraissent a Paris sur la psychologie spirituelle l'ont beaucoup de va-et-vient entre le christianisme et la psychologie, et souvent entre des formes assez rigides de l'un et de l'autre, par exemple le catholicisme et la psychanalyse freudienne. Ils essaient d'opérer la quadrature du cercle en cherchant à faire cadrer deux systèmes également peu souples et qui, au fond, se repoussent mutuellement comme l'huile et l'eau. Moyennant une grande dépense d'énergie intellectuelle, ils réussissent à trouver quelques rapprochements qui restent malgré tout fragiles, et, à mon sens, peu convaincants. Sans négliger l'apport de ces deux points de vue, j'essaie d'en introduire un troisième, qui est le point de vue oriental, en pratique hindou ou bouddhiste. Cette autre manière de voir les choses de l'esprit, solidement assise sur une tradition deux ou trois fois millénaire, permet à mon sens de débloquer bien des oppositions stériles et paralysantes qui divisent l'esprit des Occidentaux en deux parties opposées : l'esprit psychologique et l'esprit religieux.

Ce livre se compose de deux grandes parties : les cinq premiers chapitres suivent un plan de type psychologique dans leur présentation. Je commencerai par discuter la notion de normalité en Orient et en Occident, ensuite j'envisagerai successivement différents syndromes cliniques, la dépression, la régression; je continuerai par une étude critique du rapport de certaines idées nouvelles en psychologie avec leurs sources ou leurs équivalents orientaux et je terminerai par quelques réflexions sur la " folle sagesse ". Ces chapitres ont d'abord été publiés, pour la plupart, sous forme d'articles, mais leur succession suit un fil directeur puisqu'il avait été prévu dès le départ de les intégrer dans un livre.

Le second volet de cet ouvrage, " La transmission spirituelle ", aborde la question de la psychologie spirituelle sous l'angle religieux. Comment, dans l'hindouisme comme dans le christianisme, l'expérience intérieure se transmet-elle, quel est le rapport de cette transmission avec l'institution au sens large?

Dans ce second volet de l'ouvrage, je ne discuterai pas du rôle éducatif ou social des Églises ou de l'hindouisme; je me centrerai sur une étude des facilités et des difficultés que rencontre le mystique pour épanouir son expérience et son enseignement au sein de sa communauté. Je renvoie le lecteur au début de cette partie pour une présentation plus détaillée.
 

La psychologie spirituelle conduit au-delà d'elle-même

Je souhaite éviter d'enfermer la psychologie spirituelle dans un système; en effet, j'estime que cette psychologie ne pourrait pas sérieusement prétendre nous aider à nous dépasser nous-mêmes si elle n'était pas capable de se dépasser elle aussi. C'est pour cela que je ne suis pas pressé de la définir. " Psychologie " et " spirituel " sont deux mots de la langue française, tout le monde peut donc commencer à donner quelque signification à leur rencontre. D'autre part, si l'on souhaite savoir plus précisément ce que je mets sous ces deux mots, il suffit d'avoir la patience de lire ce livre.

J'aborderai l'étude de quelques différences dans les domaines respectifs des psychothérapies et des voies spirituelles dans le chapitre IV, " La croissance et l'essence ", où se trouve traité le sujet du Yoga et de la psychothérapie. Je peux cependant donner quelques points de repère dès maintenant : une psychothérapie est clairement indiquée pour ceux qui sont franchement pathologiques, pour les personnes qui ont un tempérament primaire et pour lesquelles réussir à verbaliser certains problèmes représente un grand progrès, un premier pas hors de l'ignorance, mère de tous les maux. Elle est naturellement indiquée pour ceux qui ont peur du spirituel et qui se contentent de " l'athéisme du charbonnier ". La psychothérapie aura au moins l'avantage de leur faire sentir que le cerveau ne fonctionne pas comme une machine à calculer...

Par contre, pour ceux qui ont certaines aspirations spirituelles, s'engager dans un travail intérieur à long terme avec un psychothérapeute me semble plus risqué. Ils ont déjà un certain nombre de chances de tomber sur un psychothérapeute qui aura moins d'intuitions spirituelles qu'eux car prisonnier de ses propres grilles de lecture et de l'angoisse de ses patients, angoisse qu'il aura du mal à ne pas refléter. L'aspiration spirituelle est quelque chose de fragile au début, elle est une petite flamme qui est facilement éteinte, en particulier par un thérapeute qui n'y connaît pas grand-chose mais qui impressionne le client en lui suggérant deux ou trois banalités de première année de psychologie. Si le soignant est lui-même engagé dans une voie spirituelle, alors se posera un problème d'un autre ordre : le thérapeute aura toutes les chances d'être vécu par le patient comme un gourou; il n'est pas si facile en pratique de se dégager de ce genre de projection. Saint jean de la Croix s'élevait fortement contre les dégâts causés aux âmes par des directeurs spirituels incompétents : il leur reprochait d'avoir une vie religieuse tiède et une connaissance principalement intellectuelle des différentes étapes de la vie intérieure. Que dire des psychothérapeutes qui n'ont même pas cela ?

Soit on considère que la psychothérapie est une technique, et à ce titre, la lecture de livres de psychothérapie associée à une pratique d'intériorisation est suffisante pour comprendre bien des choses en attendant de trouver un maître spirituel. Soit on considère que le patient reçoit directement du thérapeute une impulsion à évoluer en s'identifiant à sa personne et, dans ce cas, il faut erre bien sûr de la Pureté d'esprit de celui auquel on demande de l'aide; en effet, le processus d'identification est spontanément global, et il est très délicat pour celui qui aide comme pour celui qui est aidé de faire la part des " bons " éléments qui devraient passer dans la relation et des moins bons qui ne le devraient pas. Pourquoi celui qui a de l'intérêt pour une voie spirituelle ne rechercherait-il pas directement un enseignant spirituel, même si celui-ci n'a pas atteint la perfection et est moins disponible qu'un psychothérapeute pour parler en détail de ses problèmes personnels? Pourquoi ne pas inclure dès le départ les dimensions d'altruisme, de compassion et de transcendance qui caractérisent une voie spirituelle par rapport à une thérapie? Quel que soit le choix que fera celui qui veut être aidé, il faudra qu'il le fasse avec discrimination. Le domaine psycho-spirituel est nécessairement flou au départ, les vérités sont mêlées d'illusions pieuses, voire de franche hypocrisie, le bon grain est mêlé à l'ivraie; il faut que le chercheur soit capable, comme le bamsa (cygne) dans la tradition indienne, de " discriminer l'eau du lait ".

Pouvoir parler en détail de ses problèmes personnels est le grand moyen d'évolution en psychothérapie, il est moins important dans une relation d'aide spirituelle. Il y a plusieurs raisons à cela : un disciple a une relation à long terme avec son maître, qui est doué d'une mémoire attentive et qui n'a donc pas besoin d'entendre ressasser des difficultés que le disciple a déjà exposées auparavant. C'est un point de vue superficiel de vouloir tout faire évoluer par le langage: pour ceux qui ont l'expérience silencieuse de la méditation, le langage n'est qu'une petite partie de la communication, une sorte de béquille pour lui permettre de s'enclencher. Il peut être une violence faite à ce qui naît spontanément au-dedans, une atteinte au processus d'épanouissement de la fleur intérieure. Il est utile pour les patients qui ont peu de possibilités d'introversion directe ou qui sont en crise grave. Il est évidemment difficile de s'en passer dans les psychothérapies brèves, calquées sur le modèle de la consultation médicale où l'on cherche à évaluer rapidement une histoire et une situation. Mais avec les demandeurs d'aide qui ont plus de maturité, le silence, ou la parole orientée vers une pratique ou encore la conversation sur autre chose que les problèmes psychologiques sont également bons. La situation déborde alors le cadre des entretiens formels et peut inclure toutes sortes de situations de la vie courante, comme c'est le cas dans la relation de maître spirituel à disciple.

Quelqu'un qui est habitué au fonctionnement psychotherapique sera étonné de voir qu'un aspitant spirituel a une grande réticence à parler de ses expériences intérieures; de même que l'un des charmes de la vie privée d'un couple vient justement du fait qu'elle est privée, le charme de la vie intérieure vient précisément du fait qu'elle est intérieure. Parier soulage, il est vrai, mais n'est-ce pas un soulagement plus ou moins symptomatique? Le chercheur spirituel ne cherche pas nécessairement à être soulagé, il veut aller à la racine de son problème, il a besoin d'une grande énergie pour cela et le silence est un des facteurs qui lui donne cette énergie. La voie la plus directe, pour celui qui a déjà une certaine connaissance de son mental, est de cesser de se perdre dans les labyrinthes de l'analyse intérieure pour se désidentifier globalement et répétitivement du mental. Ramana Maharshi disait à peu près ceci : " Quand vous jetez une poubelle, vous n'allez pas détailler tous les éléments qu'elle contient; vous la jetez, et puis c'est tout. " C'est la meilleure méthode pour ceux qui ont une maturité et une motivation suffisantes. On peut mentionner une autre différence: la psychologie a pour but de panser les blessures, d'améliorer les relations affectives et l'amour; une voie spirituelle cherche, en plus de cela, à percevoir l'essence de l'amour.
 

p45-p49

La dépression, éveil spirituel masqué?

Heureux qui connaît l'épreuve, il est entré dans la vie ", dit Jésus dans Évangile de Thomas (logion 58). Quelle est la signification des symptômes de la dépression? Ne sont-ils pas une tentative maladtoite de rééquilibrage? Ne peuvent-ils pas, repris dans une perspective correcte, mener le patient à s'améliorer, et même à entrer dans une démarche spirituelle dont il n'avait peut-être aucune idée auparavant? En ce sens, chaque symptôme n'a-t-il pas son génie propre? Prenons par exemple l'insomnie du matin, classique chez le dépressif, en particulier chez le mélancolique. On a essayé pendant longtemps d'étouffer ce symptôme sous les somnifères. Puis certains ont eu l'idée de laisser faire au dépressif ce qu'il voulait, c'est-à-dire se coucher très tôt et se lever très tôt. Cela suffit à grandement améliorer le trouble.

Considérons maintenant l'inhibition psychomotrice : on s'accorde pour dire que c'est le critère le plus sûr de dépression; le fait de ne plus bouger d'un pouce ne correspond-il pas à un besoin naturel de retraite, de rentrée en soi, de repos? N'est-ce pas un réflexe de défense sain de l'organisme devant le stress continu de la course à la consommation tous azimuts, course aussi aveugle qu'épuisante? Dans la société occidentale activiste, ce besoin de ne rien faire n'est guère reconnu. Si l'on n'a pas les moyens, ou si l'on n'a même plus le goût d'aller à la pêche ou à la plage, on tombe en dépression. L'inconvénient est que même si on y gagne une certaine reconnaissance sociale, on en est culpabilisé également. On veut se punir soi-même pour sa paresse et son inutilité; ce besoin de punition est réellement pathologique et anti-spirituel : ce n'est pas en s'auto-flagellant qu'on dominera son Propre ego; on risque plutôt de le renforcer.

De même que la fleur a son rythme, s'ouvre et se ferme, de même que le corps a son rythme, s'endort et se réveille, de même le psychisme a son rythme aussi; naturellement, il alterne les phases d'intériorisation et d'extériorisation. Dans les dépressions dues à des conflits intra-psychiques, on peut considérer que le sujet est mal et insuffisamment intériorisé. Il n'arrive pas à rejoindre les zones profondes de son être en descendant en dessous des tempêtes de surface. Il doute même que ces zones existent : c'est sa maladie, et parfois même celle de son thérapeute... La société et souvent la famille demandent à l'individu de fonctionner constamment dans le réel extérieur; cependant, comme le disait Bachelard, " Un être privé de la fonction de l'irréel (en d'autres termes le réel intérieur) est aussi névrosé qu'un être privé de la fonction du réel ".

La concentration du mélancolique en lui-même rejoint en un certain sens celle du sage, tout en lui étant complètement opposée : les extrêmes se touchent. Il se peut que le mélancolique, atteint d'une grande anxiété au début de sa crise, ait découvert qu'en étant complètement immobile, il peut obtenir une certaine paix de l'esprit et faire taire pour un moment son auto-agressivité énorme. Ce n'est pas à cause, mais en dépit de son immobilité que le mélancolique est anxieux; il fait ce travail de pacification intérieure trop tard et de manière trop superficielle.

Venons-en maintenant à l'idée de vide qui est le fil directeur de ce chapitre. Le déprime grave sent que son corps est vide, que le monde extérieur est vide de sens, qu'il agit automatiquement. Pour lui, le vide paraît être un néant. Pour le méditant, la vacuité n'est pas un néant. C'est un réservoir de potentialités, en cela elle est tres proche de la plénitude ou de l'absolu. La vacuité, c'est l'absence de forme : d'un point de vue corporel, cela correspond à une détente immobile. Le déprimé, par son anxiété, a un corps agité et plein de blocages.
En se concentrant sur l'idée de vide immobile atténue ses blocages; mais comme il fait cela automatiquement sans s'apercevoir du mécanisme, le vide qu'il obtient reste encore chargé de culpabilité et d'anxiété. De plus, étant pris par ce travail intérieur qui s'opère, il en vient à laisser tomber le monde extérieur ce qui augmente encore sa culpabilité. Le méditant, lui, sait entrer et sortit du vide à loisir. Le sage peut continuer à voir le vide tout en agissant. Une idée fondamentale du bouddhisme mahâyâna est de " voir le vide dans la forme et la forme dans le vide ". En s'installant dans un état sans limites (ananta), il éprouve le bonheur sans objet (ânanda). La similarité des deux mots sanscrits correspond à la similarité des réalités.

Parfois, le cauchemar de chute dans le vide peut se transformer instantanément en rêve agréable de chute en vol plané. On tend alors à tomber indéfiniment sans jamais se faire mal. On peut proposer au patient ce petit truc d'imagination active. Pour lui, le seul fait de s'apercevoir qu'il peut changer dans le bon sens certaines de ses images mentales est un grand encouragement. " Tomber au fond du trou " donne un sens de la profondeur, ce qui est un bien à condition que l'on sorte de l'épreuve. Quand on est au fond du puits, tout ce que l'on voit, c'est le ciel; l'abîme reflète un bout d'azur, et la tribulation recèle une étincelle divine. Le Psalmiste ne dit-il pas : " Des profondeurs j'ai crié vers toi, Seigneur... "?

Le déprimé, comme le méditant, voit le vide des formes. Cependant, le premier s'y arrête alors que le second va vers l'absolu qu'il appelle le vide du vide et qu'il considère sous son aspect de lumière et de félicité. Le vide du méditant vient d'un effort de compréhension du fonctionnement de l'esprit.
Il n'est pas survenu automatiquement comme chez le déprimé. Shantideva, un maître bouddhiste, disait : " Si l'on n'a pas tout d'abord appréhendé le phénomène construit par l'esprit, sa non-existence ne peut être établie. " L'erreur du déprimé n'est pas de rechercher le repos du vide, mais de le rechercher à l'exclusion de tout le reste. C'est de croire qu'il l'a trouvé alors qu'il a l'esprit encore envahi de ruminations morbides.
Il perd de vue la vérité conventionnelle du monde, d'où sa souffrance. Nâgârjuna disait: " Le dharma enseigné par tous les Bouddhas est bien fondé sur deux vérités : la vérité conventionnelle du monde et la suprême et ultime Vérité. "

Autant que possible, le déprimé devrait chercher à apprivoiser son sentiment de vide, à ne pas s'en culpabiliser : après tout, il peut y avoir une joyeuse affirmation d'indépendance à tout rejeter pour " faire le vide ", comme le bébé rejette parfois tous ses jouets au loin et s'en amuse beaucoup. Le thérapeute, parfois même le patient, pourraient bénéficier d'une méditation sur le symbole du zéro : le zéro représente l'˙uf cosmique d'où le monde est issu; en alchimie, il est inclus dans les symboles de pratiquement tous les éléments, il en est le dénominateur commun. D'un point de vue mystique, le vide est espace de conscience. Jacob Boehme, celui qu'on a appelé " le Père de l'Église de l'Esprit ", exprimait cela en une formule frappante : " Le Rien éternel est l'oeil de la Vision éternelle. "

L'idée de la mort, destructrice pour le dépressif, est libératrice pour le philosophe ou le mystique : " Philosopher, c'est apprendre à mourir ", disait Socrate. Dans le Zen, on recommande de " voir la vie du fond de son cercueil ". Quand on posait des questions sur la mort à Nisargadatta Maharaj, quelques mois avant son décès, il répondait: " je ne vous parlerais pas comme cela si je n'étais déjà mort. " Cette mort de l'ego fait peur. A une autre occasion, Maharaj avait évoqué l'idée de libération dès cette vie et un visiteur s'était exclamé : " Mais, c'est comme la mort! " " C'est la mort! ", répondit Maharaj. Quand on est réellement libéré de l'angoisse de la mort, et seuls les grands sages ou saints le sont, on est libére de toutes les autres angoisses. Quand on n'a plus rien à perdre, on ne peut être que gagnant.

La méditation représente une prévention, une prophylaxie de la dépression : en revenant quotidiennement à la source du bonheur qui est au-dedans, on évite cette accumulation de sentiment de frustration interne qui fait que des gens qui ont tout, matériellement, pour être heureux peuvent devenir aigris et parfois franchement déprimés. L'enfant a des variations d'émotions fortes et rapides. Nous restons un enfant à l'intérieur, bien que nous ayons recouvert cette " cyclothymie enfantine " par un vernis d'humeur passablement monotone: cela permet de fonctionner à peu près en société. Nous avons déjà vu que la méditation rend capable de reconnaître ces variations rapides (envie-dégoût, plaisir-douleur, etc.) et d'aller au-delà. En Inde, on insiste sur le fait que le sage est " au-delà des paires d'opposés " (dvandvatîtam). Dans la Bible, Dieu est parfois présenté clairement comme au-delà des contraires : " Il n'y a personne sauf moi... je façonne la lumière et les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur, c'est moi, Yahvé, qui crée tout cela " (Isaïe 45, 6-7). (La traduction littérale de l'hébreu est : " Je fais la paix et le mal, ")

Par le lâcher prise qu'elle implique, la méditation est libératrice. Elle évite de devenir comme le singe de l'histoire orientale : " Un Jour, en secouant une noix de coco apparemment vide, un singe entend du bruit. Il peut tout juste passer la main par un orifice étroit pour aller prendre ce qu'il y a à l'intérieur. Il sent que c'est un sucre, mais quand il veut sortir ce dernier, son poing fermé se coince dans la noix de coco. Le chasseur de singe, qui avait monté le piège, s'approche sans se presser. Le singe essaie de s'enfuir, mais se prend les pattes dans la noix de coco. Quand il se sent saisi par la peau du cou, il se dit: " J'ai perdu ma liberté, mais je garde le sucre! " A ce moment-là, le chasseur lui donne un coup sur le coude à l'endroit du nerf qui fait mal et le singe, par réflexe, lâche le sucre, il avait perdu et la liberté et le sucre. "
 

p155-p159
 

" Dieu, évêque invisible et l'évêque, Dieu visible "

Dans leur amour des formules bien balancées, les pieux auteurs des premiers siècles se sont laissés aller à parler de " Dieu, l'évêque invisible " et de " l'évêque, Dieu visible ". Malheureusement, tout le monde n'était pas d'accord et il a fallu faire couler beaucoup d'encre et parfois de sang pour imposer cette idée aux différents groupes chrétiens. Examinons d'abord la succession apostolique : d'aptes les critères hindous, elle ne peut guère être considérée comme une véritable transmission spirituelle, à part le premier échelon du Christ à Pierre. En effet, une transmission spirituelle réelle nécessite que le maître choisisse, parmi ses disciples, celui qui lui semble le plus apte.
Il le fera d'abord sur des critères spirituels. Si le successeur est élu par la communauté à la majorité, on ne peut plus parler réellement de transmission. 
C'est celui qui sera le plus habile pour se plier aux idées moyennes du groupe qui sera choisi.

Ce système a bien sûr beaucoup d'avantages en ce qui concerne la politique d'une grande institution mais n'a pas grand-chose à voir avec la transmission spirituelle telle qu'elle existe entre maître et disciple. Évidemment, on peut décider d'y croire; mais cela devient un acte de foi ou de discipline pure, sans garantie, " sans filets ", aurais-je tendance à dire.
L'étude des textes gnostiques, y compris des textes découverts à Nag-Hammadi, nous montre que la transmission spirituelle à partir du Christ a été bien plus diversifiée que ne le suggérait l'histoire officielle. L'Évangile de Thomas, comme il se doit, fait la part belle à Thomas Didyme, " le jumeau "; peut-être avait-il reçu ce nom parce qu'il était très proche de Jésus; c'est une hypothèse. Quelle que soit la validité de cette interprétation, le logion 13 donne une place supérieure à Thomas : " je ne suis plus ton maître, lui dit jésus, puisque tu as bu et tu t'es enivré à la source bouillonnante d'où moi-même je jaillis. " Il reçoit un enseignement privé de Jésus, ce qui excite la jalousie des autres disciples, y compris Simon-Pierre. Thomas leur déclare: " Si je vous disais une seule des paroles qu'il m'a dites, vous prendriez des pierres, vous les jetteriez contre moi! Un feu sortirait de ces pierres et vous seriez consumés. " Cela semble traduire un conflit ouvert entre disciples; dans le logion 12, Jésus semble remettre la transmission officielle à Jacques : " [Après mon départ], vous irez vers Jacques le Juste : ce qui concerne le ciel et la terre lui revient. "

Nous avons vu que Valentin s'est opposé à l'évêque de Rome; ses disciples ont été pourchassés par Irénée de Lyon. Valentin affirme qu'il était disciple de Theudas, lui-même disciple de Saint Paul. Saint Paul a eu sa propre révélation du Christ sur le chemin de Damas, indépendante, au départ, de l'enseignement des disciples directs. Saint Clément d'Alexandrie dit que lui-même a bénéficié d'une lignée directe de maître à disciple, remontant au Christ; comme il a senti que cette lignée indépendante ne pourra pas durer, il se décide à mettre par écrit cet enseignement et a rédiger les Stromates, il avoue néanmoins qu'il a peur de " jeter la perle aux pourceaux ".

Il est possible que la communauté chrétienne idéale que décrit saint Luc ait existé réellement. En tout cas, elle ne semble pas avoir duré longtemps : à témoin une lettre du Pape Clément écrite en 90 aux chrétiens de Corinthe à propos de ce qu'il appelle une " rébellion "; il donne l'avertissement suivant :

" Ceux qui refusent de " plier le cou " devant l'autorité divine représentée sur terre par les évêques, les prêtres et les diacres, seront passibles de la peine de mort . " Clément était, après Pierre, Lin et Clet, le quatrième successeur de JESUS, et il a écrit cette lettre moins de soixante ans après la crucifixion du Christ: la " dégringolade " aura été rapide, point n'est besoin d'attendre la Renaissance et les Borgia. Ces condamnations à mort par correspondance évoquent plus un ayatollah récent que le quatrième successeur de Jésus. Peut-être a-t-il été appelé Clément par euphémisme...

Saint Irénée (le " paisible ") de Lyon avait-il été nommé ainsi également par euphémisme? Il s'est particulièrement acharné sur des groupes chrétiens qui n'avaient guère d'autres défauts que de se dispenser des services quelque peu encombrants des évêques. Laissons-le s'expliquer lui-même : " Les Valentiniens demandent. " Comment se fait-il que lorsqu'ils confessent les mêmes choses et qu'ils soutiennent les mêmes doctrines que nous, nous les appelons hérétiques?... " Irénée les accuse au fond de ceci : " Ils soutiennent qu'ils ont atteint une hauteur au-delà de tout pouvoir et qu'ainsi ils sont libres à tout point de vue de faire ce qu'ils veulent en n'ayant à craindre personne en quoi que ce soit; car ils prétendent qu'à cause de la " rédemption " (apolytrosis, initiation propre aux Valentiniens), ils ne peuvent être saisis, ou même perçus par le juge... " Irénée conclut son traité sur les hérétiques par une tirade qui n'évoque guère son nom de " paisible "... :

" Que ceux qui blasphèment le Créateur comme les Valentiniens et tous ceux qu'on appelle faussement " gnostiques " soient reconnus comme des agents de Satan par tous ceux qui adorent Dieu. Par leur intermédiaire, on voit que Satan, même maintenant, parle contre Dieu, ce Dieu même qui a préparé le feu éternel pour toutes sortes d'apostasies. "

Il y a une loi ancienne qui dit que la violence entraîne la violence. Aussi n'est-il guère surprenant que ce même Irénée, qui a consacré une bonne partie de sa vie à éliminer les dissidents chrétiens, ait lui-même fini ses jours dans une arène.

Tertullien disait, lorsqu'il voulait défendre l'Église officielle : " Le fait qu'une discipline plus stricte existe parmi nous est une preuve additionnelle de vérité. " Un hindou dira peut-être au contraire que ceux qui ont besoin de penser comme la masse prouvent qu'ils ne sont sûrs ni d'eux-mêmes ni de leur expérience du divin. Ceux qui veulent à tout prix faire des recrues peuvent y être poussés par le besoin de recevoir de la quantité de leurs coreligionnaires une confirmation qui ne leur vient guère de l'intérieur. La structure hiérarchique a pour eux la fonction du corset de plaire pour un patient : elle donne une impression de solidité mais entraîne une atrophie des muscles sous-jacents.

Le dualisme strict entre Dieu et la créature peut être une image en miroir du dualisme hiérarchie-fidèle et renforcer la soumission irréfléchie de ce dernier. Si Dieu et le fidèle sont considérés comme un, la hiérarchie perd beaucoup de son importance. L'islam, le protestantisme revendiquent une relation directe à Dieu tout en restant dualistes. L'hindouisme, avec sa tendance au non-dualisme, va encore plus loin dans cette possibilité de relation directe avec le divin.

Si un chercheur spirituel ne s'isole pas pour un certain temps de la communauté et ne trouve pas de maître pour le guider, il restera étroitement conditionné par les idées moyennes du groupe. Son dévouement à la cause collective, son désir de service risqueront de devenir servitude, voire même, dans certains cas, servilité. Les maîtres spirituels, sans oser le dire trop clairement s'ils sont à l'intérieur du christianisme, reprennent à leur compte la distinction de Valentin : l'Eglise s'occupe de l'éducation des fidèles et le maître s'occupe de mener ceux qui le souhaitent réellement à une pleine expérience du divin. Si l'institution savait limiter ses prétentions à vouloir juger de tout principalement par l'intellect, la mystique chrétienne retrouverait sans doute un souffle. 

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